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D |
éjà décembre, et je m’aperçois que je n’ai pas formulé mes doléances offrandaires. Je n’ai pourtant pas l’habitude de réclamer, mais cela fait tout de même
longtemps que je ne reçois plus rien de votre part ! Aujourd’hui le temps est clément. J’ai donc décidé de faire sortir le renne du bois, et vous faire part de mes désirs enfouis, de mes
secrètes envies.
Mais il me faut d’abord faire cette mise au point : bien que m’adressant à vous de façon explicite, sachez que vous n’existez pas.
Vous n’existez pas dans mon monde, vous survivez à peine dans celui des enfants. Et c’est pour cette raison que je prends la peine de vous écrire, votre non-existence étant pour moi la meilleure garantie de ne pas être trahie.
Si vous n’existez pas, vous n’en êtes pas pour autant sans existence. Vous couvrez déjà les murs de la ville, les vitrines des magasins, les lucarnes petites et grandes, en tentant de nous faire croire que Noël est pour tout le monde, que les cadeaux s’offrent par tombereaux, que rien n’est trop beau alors même que l’amour n’est pas une question de budget.
D’ailleurs si l’amour était une question d’argent, qu’eussions-nous pensé de la fermeture des maisons closes ? Mais je
digresse, je dois manquer d’un régime intelligent.
Si je vous écris aujourd’hui, cher Monsieur Noël, c’est pour… pourquoi d’ailleurs ?
Pour parler me direz-vous, utiliser votre prétexte pour déballer mes conjectures, vu que j’ai usé tous mes amis.
Bien que cette raison me paraisse pertinente (je vous félicite au passage pour la justesse de votre jugement), cela me semble un tantinet réducteur. Certes j’ai usé mes amis, je les ai fatigués au point qu’ils refusent désormais de passer plus d’une heure en ma compagnie. Mais tout de même, en y réfléchissant, ce n’est pas à eux que me viendrait l’idée d’envoyer ma lettre au Père Noël !
Pascal proposait aux mécréants de parier sur l’existence de Dieu, ayant tout à y gagner sans strictement rien risquer de perdre. Moi, j’écris au Père Noël.
Et ça ne coûte pas plus cher !
Au sujet des cadeaux, je ne suis pas encore complètement décidée. Mais j’ai d’ores et déjà, quelques certitudes.
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J |
e ne veux pas de chocolats. La boîte de chocolats est le cadeau de l’ignorant. Une sorte de valeur sûre, si sûre qu’on l’offre même aux diabétiques. Cher
Monsieur, je m’attends à mieux de votre part.
Je ne veux pas de jeux, et surtout pas de jeux de société. Pas que je n’aime plus ça, vous savez comme moi que cela reste un des rares plaisirs de mon ascétique vie. Mais le vocable « jeu de société » comprend en lui-même l’objet de ma détestation : « société ». Cette société, puisque je ne doute pas qu’il s’agisse de celle des hommes, que je méprise au point de la vouer dans sa totalité (je ne m’en dépare pas) aux foudres de tous les ridicules ! Le jeu de cette société, me renvoie à mon état d’Homme avec un grand H, qui comme chacun sait est le terme universel pour désigner les femmes avec un petit f.
Et vous, cher Monsieur, quel est votre déterminant ? De quelles molécules êtes-vous composé, vous dont le commerce est intimement lié à nos
progénitures, pis, à nos reproductions !
Je ne veux pas de fleurs, de parfums, de vêtements, de ces apparats qui emprisonnent plus qu’ils n’embellissent. J’abhorre la superficialité des essences, je
conchie tout à la fois l’âme de Guerlain, la blondeur de Gaultier et le règne du tissu imprimé, fût-il dégriffé ! Je voue aux mêmes fosses sceptiques Dior et Celio. Ces enseignes
représentent bien pire que de malhonnêtes commerçants : elles sont une quintessence de l’absurdité de notre société qui construit ses jugements sur l’apparence, la couleur, les moyens, et en
fin de compte qui emprisonne une soi-disant idée du « mauvais goût » dans un carcan de pauvreté et de misère intellectuelle. Les canons de la beauté m’effraient car rien de profond ne
peut se construire sur de telles bases. C’est pourtant sur ce type de fondement que se bâtissent nos cultures décervelées. Burp !
Je ne veux pas de livres, avec ou sans image, pas plus que de CD, MD, DVD, HD, ou quelque sigle que ce soit. Ces objets ne s’adressent jamais qu’à leurs auteurs. Je comprends qu’étaler ses états d’âme sur un support quelconque coûte moins cher qu’une psychanalyse, mais le procédé m’exaspère au plus haut point. Et les artistes autoproclamés sont les pourvoyeurs de fonds de producteurs dépourvus de sens moral, qui font commerce de toute impudeur en flattant la curiosité morbide d’un public qui ne demande qu’à s’acquitter grassement du droit de s’identifier à des crétins, en pérorant dans les salons sur la pertinence poétique du dernier Houellebecq.
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E |
n fait, Cher Père Noël, je crois que je vous écris pour vous demander de m’oublier. Je ne veux rien. Un cadeau ne reflète jamais que l’ego de celui qui le
fait. Un ego insalubre qui englue les individus dans un processus social avilissant. Le cadeau par tradition, par obligation. Le cadeau pour montrer nos bonnes œuvres, pour étaler nos bonnes
âmes, pour se gratifier autant que pour se rassurer. Ce cadeau facile pour flatter et mettre en scène ses sentiments, fussent-ils feints. Le cadeau pour se mettre en valeur. Le cadeau futile.
Pire, le cadeau vidé de son sens, le cadeau par habitude de consommation.
Les faiseurs de cadeau sont coupables ! Ils nous font croire à leur amour, à l’instant, et au bonheur possible. C’est un leurre. C’est une fausse piste, balisée de bien naïve façon. Il n’y a pas plus de générosité que d’empathie dans l’âme humaine. Il n’y a que des intérêts particuliers. Pourquoi croyez-vous que l’on vous aime, que l’on vous entretienne de la sorte ?
Qu’attendent les enfants, un barbu ou des cadeaux ?
Qu’attendent les parents, un vieil homme ou la réminiscence de leur enfance passée ?
Qu’attendent les marchands ? Avec quoi veut-on nous faire rêver, qu’à croire au Père Noël nous perdions toute notion de réalité !!
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