Ce qui est correct politiquement peut-il être moral ?
Je sais que ces notions sont subjectives, mais en faisant un effort on peut y arriver.
Que signifie cette idée du « politiquement correct », aspergée à dose allopathique sur le beau vernis de discours policés servis à l’heure de la soupe populiste par des centristes aléatoires ?
Qu’est-ce d’autre qu’une figure rhétorique dans sa forme, et un oxymore dans la forme de son fond.
Pour ce qui est du fond du fond, juste le sens, quelque chose de solide, franc, et surtout de commun, sur lequel construire une communication raisonnée… on
peut dire que le vide est endémique, qu’il emplit vastement le champ des possibles, laissant l’espace à toutes les interprétations. Ainsi chacun y posera sa lecture du monde, de façon à entendre
le discours pour lequel il apprête ses oreilles à longueur de TF1.
La construction même de cette locution est significative de notre époque bénie entre toutes, où l’on noie les poissons en leur faisant croire depuis leur plus tendre âge alvinesque, qu’ils ne savent pas nager, ou du moins pas tout seuls, et surtout pas sans un équipement cher et clinquant.
Car au fond, que veut-on dire exactement à l’emploi de cette expression, « politiquement correct » ? Qu’une action politique est effectuée correctement ? Je ne le pense pas.
Le sens en est plutôt : l’énoncé de cette chose qualifiée de « politiquement correcte » est acceptable car à présent acceptée par le plus grand nombre de nos concitoyens. L’individu politisant peut donc la formuler sans craindre les reproches de la masse pensante de ses compatriotes.
Plus que de politique, il y est question de communication, dans le sens primordial entre tous, celui du poil. Et c’est là que cette expression est
signifiante.
Imaginez donc, même dans le langage, c’est-à-dire un pan essentiel de notre
culture, la confusion est faite entre politique et communication. Car le sens, entendu à l’emploi de ce « politiquement correct », l’objet qui en réalité n’est « pas
correct », est bien l’effet produit sur une population, la façon dont on pense qu’elle va réagir, en rapport avec une certaine idée morale qu’on lui prête. Il s’agit donc de conséquences
symboliques, de la crainte d’une mauvaise image donnée plus que des effets réels, et absolument plus que des conséquences véritables vécues par la population en question, et quantifiables
« physiquement ».
Pour s’en persuader, il n’est qu’à constater l’évolution de certaines mesures, qui furent considérées tour à tour correctes et incorrectes, selon le temps, l’heure, ou l’humeur de la période.
Par exemple la cigarette. Depuis quand sait-on qu’elle est d’une extrême nocivité ? De quand nomme-t-on « cancer du fumeur » le crustacé
dévoreur de gorge et de poumons, le crabe mangeur d’homme ?
Pourtant c’est aujourd’hui que l’on impose des mesures visant à limiter la consommation du tabac. Et à coup de trique ! Nous savons depuis longtemps que
fumer tue, mais imposer des restrictions aux fumeurs n’étant jusqu’à présent pas une idée acceptable. Au niveau social : l’administré ne doit pas ressentir de privation de sa petite liberté
étriquée. Il doit rester libre de choisir sa mort et celle de ses colocataires. Et puis cette imagerie machiste du fumeur viril, cette valorisation par la gloire du garçon vacher américain
libérateur de vieux continent, dispensée par les marchands de mort lente et cautionnée par la cotisation sécurité sociale, cet état d’esprit emprunt de beaufitude et de lobby économique
s’accommode peu des restrictions dictée par la santé publique. Il vaut mieux diaboliser les fumeurs de hashish, que considérer le tabac comme une drogue dure ! C’est ça, le politiquement
correct.
Mais aujourd’hui, la propagande a bien fait son œuvre. Le fumeur est
stigmatisé, le non-fumeur a pris le pouvoir. Et dans cette société de la performance et de l’hygiène physique et mentale, le fumeur est devenu un cancer qu’il faut éradiquer, de préférence de
façon visible. Il est à présent la personnification de toutes les mauvaises attitudes, le symbole du mauvais sujet. Il pue, il pollue, il coûte cher à la sécu, bref, il est le mal-vivre
ensemble.
Il est politiquement incorrect !
La cigarette positive a vécu. Finie la pause détente, la clope sociale partagée entre amis autour d’une bière ou avec le café après un bon repas.
Exit la pipe à bon dieu qui embaume les couloirs de saveurs épicées.
Au rencard le Havane ou le cigarillo, que l’on déguste lentement comme un vin capiteux.
A la benne les fumeurs, salopeurs d’atmosphère. Le cancer passif est la nouvelle peste, la lèpre contemporaine aux bubons métastasiques. Pas de ça dans ma société de la correctitude, celle des
trous du cul qui conchient les fumeurs le nez dans les gaz d’échappement. Mais c’est pas pareil. Les bagnoles, ça fait rêver les cons.
J’attends avec impatience le jour où les 4x4 seront à leur tour considérés par la masse silencieuse et votante, politiquement incorrects. Le jour où ces
crétins engoncés dans la suffisance obscène de leurs vaisseaux énormes et inutiles seront à leur tour mis au ban de la société pour cause de pollution carbonique et mentale.
Mais pour voir ça, pour atteindre ce jour avec encore un peu de conscience, sans doute faut-il que j’arrête de fumer ?!
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