La France des vieux cons (1)
Il m’arrive de penser que la nocivité de la télévision d’aujourd’hui sur les esprits de demain n’est plus à démontrer. Un moment de faiblesse que je réprime aussitôt.
Il était une fois, un monde où la richesse ne se mesurait pas à ses signes extérieurs. Un monde où la télévision était une fenêtre ouverte, un lieu de culture et d’invention, un objet de civilisation qui véhicule les valeurs humaines universelles : respect, respect et liberté.
Un monde où la publicité n’existait pas, car le respect y était si important qu’on l’avait cité deux fois dans les valeurs humaines universelles !
Un monde qui n’est pas le mien. Car me respecter, cela commence par ne pas m’imposer le matraquage propagandiste visuel et sonore qui larde mon quotidien. Ne pas tenter de m’imposer un mode de vie : ce que je dois manger, ce que je dois penser, ce que je dois faire pour mes loisirs, ce que je dois paraître cet été… C’est ne pas me mentir, et surtout, surtout…
Ne pas me prendre pour une con, une con, une consommateur. (2)
Pourtant merde, il suffit de réfléchir, pas plus, un peu mieux, juste ouvrir les yeux et observer la plèbe concitoyenne exprimer ses désirs pour comprendre l’organisation de cette société : un catalogue de caprices consuméristes formatés par TF1 et consort, une machine à engendrer de la superficialité, donc de la consommation sans fin, donc des consommateurs sans faim, donc des vieux cons, des cons, de la pire espèce.
C’est quoi votre bagnole ? Combien d’écrans à la maison ? Combien de temps devant la télé, le DVD, la console… combien de téléphones dans vos poches ? Combien de viagra dans vos boîtes mail ? Combien d’achats inutiles ? Combien de pulsions de consommation ? Combien de rêves d’argent à millions ?
Et combien de contre vérités assénées par la matraque médiatique, avalées chaque jour sans aucun esprit critique ? Tout va bien…
Chaque individu n’est qu’un mammifère consommant et trébuchant sur les promotions de l’abondance dans la société du hard discount. Tout est normal…
Le discours lénifiant est aujourd’hui une norme, et les marginaux de dangereux extrémistes. Lorsqu’une parole différente se fait entendre, une voix qui parlerait des vraies réalités des vrais gens, des impasses sociales et écologiques où nous mènent les économies dominantes, cette parole est aussitôt détournée, scénarisée, dopée, diabolisée, interprétée, et en fin de compte, vidée de sa substance par la magie de la communication unilatérale, récupérée pour rejoindre le cortège des idées prêtes à l’emploi conditionnées en paquet de 12. Et l’on est prié de s’émouvoir parce que nous aussi on a un cœur, en continuant d’entretenir la machine à broyer parce que la croissance, c’est pas pour les chiens.
Que sait-on réellement de ce qui se cache derrière ces mots, croissance, consommation, confiance, pouvoir d’achat, des mots qui nous endorment, des mots que l’entend sans chercher à les comprendre plus loin que le bout de notre petit confort, des mots qui nous rassurent en nous cognant dessus.
Réforme, innovation, modernité, adaptabilité, jargon édicté sans explicitations mais se fait norme commune pour tous les aspirants au bonheur supermarché. Un bonheur fait de rêves de possession et de valeurs absurdes, un bonheur superficiel, éphémère, et destructeur de lien social.
Une vitrine, une façade, un bonheur aveuglant qui nous cache la forêt.
Une lumière vive dont nous finissons par ignorer l’idée qu’elle nous aveugle. Alors nous, en bonnes bêtes que nous sommes, nous y abreuvons.
L’homme moderne a mis un filtre sur sa moralité et des œillères à sa conscience. Penser et consommer ce qu’on nous propose de penser et consommer. La pression sociale, la pression médiatique, la pression politique, la pression de conformité à une norme arbitraire dont la seule et unique valeur acceptable est le profit qu’elle peut engendrer.
Flexibilité, normalité, valeur ajoutée, tout est sujet à rentabilité, les programmes comme les hommes.
Pourtant, c’est juste une question de bon sens.
Comment peut-on à ce point ignorer le monde qui nous entoure ! Comment peut-on avec une telle violence, lui imposer ce modèle aveugle et sourd.
Et comment peut-on croire encore aux sirènes des faiseurs d’opinion ?
Nous nous condamnons à l’enfer culturel. Nous étouffons l’intelligence dans une gangue d’ineptie. Et nous ne manquons jamais d’intellectuels qui défilent sur nos ondes comme des brochettes d’experts sur nos foyers numériques, et nous expliquent que malgré les difficultés, nos choix sont les bons, nos intérêts préservés et nos consciences absoutes.
Nous tuons l’intelligence et le libre-arbitre. Nos envies, nos passions, nos centres d’intérêt sont de petites boîtes vides. Nous ingurgitons à larges lampées irréfléchies une culture uniforme et insipide et nous nous contentons de ses plaisirs malingres, superficiels et surtout, éphémères.
En vérité nous sommes soumis. Nous vivons en faisant comme si nous n’avions pas le choix. Et nous élevons des barrières, nous nous imposons plus d’obligations, et poursuivons le chemin balisé.
Mais faut comprendre. Et les enfants ! On n’est pas seuls, si y’avait que nous à s’occuper. Et le travail. Vise les horaires pour une obole ! Alors l’école, l’éducation c’est important, ça donne des armes pour la vie qui n’est que guerre, c’est pas facile, avec le grain qu’on nous balance, plus moyens d’sortir ses poubelles sans risquer la mort au coin de la rue. De là à chercher des coupables comme on nous montre à la télé, ça nous rassure les gominés qui parlent comme les livres, ça nous évite de les lire.
On n’a pas le temps pour les questions. Y’a la bataille du quotidien à soutenir, y’a les obligations. Alors le soir et la journée, faut bien se détendre. Des blockbusters pour oublier, des écrans pour mieux rêver, des affiches pour désirer, des barèmes pour évaluer, des sondages pour bien penser, et tout ça nous construit DES VALEURS DE MERDE !!!
Faites chier, éteignez la télé !
(1) Kevin M. a 25 ans, et c’est un vieux con. Eh oui…
(2) Comparez vos listes de Noël (certains en font) et surtout celles de vos enfants avec les principaux annonceurs de pub à la télé, et vous mesurerez l’ampleur de notre soumission !
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