Une question d'équilibre
A l’occasion de la naissance de mon troisième enfant, Évariste, qui fut à ma connaissance le seul rejeton de la famille à naître les pieds devant en se pinçant le nez au passage du rectum, je me suis résolu à envisager la plus criante des vérités : la société des hommes n’est pas faite pour moi.
J’étais jusque là parvenu à préserver une belle part de mes rêves d’enfant, à conserver dans un coin de conscience l’idée que j’étais voué à un autre destin, hors du commun des mortels dont l’existence exiguë me paraissait un costume bien étroit pour contenir tant d’énergie créatrice, génitale et contenue.
Sur les labours prescients des champs de Maldoror je m’voyais déjà en haut de la friche.
Elle était pourtant belle l’absolue liberté, la vie au dessus des hommes sans autre interaction que la raison sociale et l’objet du délit, le projet du délice.
J’étais sûr que la vie ne serait que facile. Que les vices cachés ne l’étaient pas pour moi. Que les questions sans réponse n’étaient pas des questions. Que l’argent ne manquait qu’à celui qui le possède. Que le cancer était une maladie tropicale. Que l’amitié était soluble dans le vin de messe. Que l’existence de dieu était liée à ma température intestinale. Que la femme était un animal à sang chaud et impénétrable. Que la première intuition était toujours la bonne. Que la rose n’exhalait son parfum que pour mon bon plaisir. Que le sens de la vie était un sens unique. Qu’au carrefour de la mort chacun s’arrête au feu. Que la formule dépassait l’argument.
En un mot, que la paraphrase était littérature.
Évariste a mis bon ordre dans cet éventaire (inventaire éventé). Il a mis les pieds où je n’osais mettre un doigt de peur de le perdre.
Je me retrouvai animé d’un tel délire de conscience, que je voyais ma vie jusqu’à ce jour comme le champ des cendres de mes choix passés. Triste engeance ! De mes enfants : néant ! De ce bâtiment d’existence, architecture façonnée temps après temps avec la patience et le poids des années, une famille réelle, unie, nombreuse, un tissu de relations futiles et profondes, toute une organisation démantelée par le fait des idées…
J’étais arrivé aux berges de cet âge, vivant, entier, et décontenancé. Il me fallait poursuivre. Ca, je le savais bien. Mais autrement. Surtout, autrement. A la différente façon. En cela aucun doute. Mais comment ?
Comment changer de route sans se méprendre sur la direction ? Comment se déconstruire en conservant quelques repères ? Comment faire l’impasse sur son inaliénabilité ?
Mâtin quelle tâche ! Et par où commencer ?
Je décidai d’écrire sur un vieux cahier rouge et en toute honnêteté, les quelques lignes de mes fondamentaux :
Ce que je fis sont mes choix.
Mes choix me furent dictés par ce que je fus, où je fus, quand je fus, et ce que je fume.
Mon sexe se trouve entre mes jambes et mes lèvres.
Ma langue est un sexe toujours humide.
Ce que je suis dessèche ma langue.
Ce que je fis me laisse la bouche pâteuse et le teint hépatique.
Ce que je fus s’enfuit devant ce que je serai et ce que je ne serai pas.
Je suis père, et mes enfants me le rendent bien. Cela aujourd’hui dicte mes choix ? Mais mes choix m’emmerdent.
Pourtant mes enfants sont charmants. Surtout les deux premiers qui sont longs et blonds. Et particulièrement le premier, qui est autonome. Il s’habille seul, se lave de haut en bas, n’a jamais de devoirs et est très économe.
Évariste est différent, il est si petit ! Il me ramène sans cesse à mon état de père, il me force à prendre position, et cela m’insupporte. Si j’ai accepté de devenir un adulte responsable, c’est pour conserver mon âme d’enfant. Pour assouvir mon inconstance et l’intégrer de façon définitive à ma personnalité.
Si j’ai accepté de vieillir, c’est pour pouvoir rester jeune. Devenir sage pour faire des moments d’inconscience de vraies plages de folie douce. Ce qu’on s’dit !
Mais entre avoir des enfants et avoir des problèmes, le sentier est mince et combien escarpé. Oubliée cette vie qui se laisse doucement couler sur le flot romantique d’un ruisseau nimbé de bonheur tendre et d’instants tranquilles. Toujours un cri geignant vient parasiter mon espace ! Une course en sabots dans le couloir, un concert de tambour, voire de flûte bleue en plastique monobloc, comme une flûte jetable, mais que Charlotte-Mélissa, la cadette, garde jalousement car elle apprécie le bruit strident qu’elle produit lorsqu’elle s’époumone à son embout.
Et ça n’est rien comparé aux soirées aux urgences, à l’angoisse quotidienne de l’accident, de la mort, de la gueuze, ou même l’angoisse du chômage, de la précarité, de j’ai plus rien à mettre dans les assiettes les enfants. Ce soir c’est ragoût de cailloux et dessert ludique. Je sais c’est dur, mais c’est toujours mieux qu’une vie à s’emmerder.
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