Le grand mensonge
| J |
e suis surexposée. Je prends chaque jour les transports urbains. Et chaque jour mon regard croise un nombre incalculable d’affiches publicitaires. Les compter tiendrait du sacerdoce.
Une station du métro parisien est un panneau d’affichage géant que traversent des rails. Les couloirs du métro idem, traversés par des gens. Les quais de gare de banlieue des enfilades de panneaux d’affichages entre lesquels les voyageurs transitent.
Le long des routes, sur le passage des voitures, des trains, des nuées de citoyens-consommateurs : des panneaux, des affiches, des panneaux, des affiches, des panneaux, des affiches, des panneaux, des affiches, des panneaux, des affiches, des panneaux, des affiches, des panneaux, des affiches… et des affiches. Vous avez vu, c’est pauvre en vocabulaire non ? Pauvre et pauvre et pauvre et pauvre et pauvre et pauvre et pauvre et pauvre et pauvre et pauvre et pauvre et pauvre … de nous.
Sur ces affiches, des images à rêver. Des promesses de lendemains ponctuels, faits de puissance, de volupté, et de lecteurs MP3 bon marché pour écouter toute cette musique téléchargée illégalement grâce aux tarifs hors concurrence de nos joviaux fournisseurs d’accès.
Ce que je reproche aux panneaux publicitaires : polluer mon environnement visuel et mental, en m’incitant moi et mes congénères à vivre et à croire en un monde qui n’existe pas, la société féerique des bisounours à crédit. Le monde enchanté du pollueur-pollueur, du crétin heureux, de l’imbécile volontaire, patenté, indivisible et imposable.
| A |
son niveau de crétinerie panurgique, chaque affiche a valeur de cas d’école. Mais il en est une qui récemment m’interpella d’une façon si soudaine, si directe, et surtout qui le fit si clairement, que je me demande encore si les concepteurs de cette publicité sont réellement cyniques, ou absolument idiots. Bref, quel peut donc être le degré de conscience (quelle éthique ?) qui anima Dunœud lorsqu’il pondit pareille stupidité !
Je m’essplique
C’est une publicité pour une chaîne de télévision pour enfants, genre Canal J, donc la chaîne avec des dirigeants assez cons pour payer probablement très cher le droit de nous asséner ce genre de message merdique comme une insulte à notre intelligence.
On y voit une gamine d’une dizaine d’années exprimer lââssement un dédain agacé, peut-être son mépris, à un adulte (son père) qui s’épuise à tenter de la distraire en grimaçant stupidement, une asperge pendant à chacune de ses narines (donc 2 asperges, l’homme n’étant pas un mutant).
La légende qui donne son sens à ce tableau incongru et délivre le message, s’inscrit en caractères gras et ambitieux au bas de l’image : « vos enfants méritent mieux que ça ! »
Et moi je me demande : mieux que quoi ?
Qu’un père qui s’échine, à tenter bêtement d’entrer en communication avec sa fille, avec sa manière gauche et visiblement incessante.
Qu’un idiot complètement dévalorisé par cette image suscitant son ridicule ostentatoire. Il veut quoi ce débile, faire rêver sa fille ! Mais il y a des professionnels pour ça. Il y a la télé quand même, Canal J, c’est pas pour les chiens !
A ce titre il faut parler de la fille, parce que si la père est une caricature, elle, est un symbole, une icône. Un peu boulotte bien sûr, les crétins ne font pas des poupées Barbie, et puis on cause TV, donc chips, pop corn, passivité glycémique et frénétique sur la banquette. Donc un peu « p’tite grosse », mais habillée kinder-fashon victime consommatrice jeune idéale, on peut être boulotte ET à la mode. Grosse ET conne me dis-je, oubliant tout à coup qu’elle n’avait que 10 ans.
Et cette apparence de « gamine branchée » avec son petit sac à main et son pantacourt à franges, accentue encore le mépris qu’elle affiche à ce père débraillé sentant la transpiration, trop has been, et pathétique
Voilà le message délivré aux enfants. Vous méritez mieux que ça ! Vous méritez mieux qu’un père : les programmes de la télé. Et ça, c’est la société dans laquelle je vis. Bien, j’en prends note. Mais je m’insurge !
Pour qui me prend-on, à me mettre ce genre de message sous les yeux, car il m’est destiné autant qu’à tous les gens qui passent ? Que vais-je devenir si je me mets à croire les promesses de l’imagerie publicitaire ? Aurai-je assez de recul (ture) pour conserver mon libre-arbitre ? Si je n’ose plus me mettre les asperges ailleurs que dans la bouche !
Je m’insurge et je proclame : Tout cela est mensonge !!!
Une preuve ?
Essayez de vous mettre une asperge dans chaque narine. Vous imaginez un gamin voyant ça, qui vous regarderait sans rire, avec le dédain affiché par la petite grosse, qui la pauvrette, un peu crispée, pouffait intérieurement.
Une autre affiche de la compagne Canal J déclinée sur le même thème, ici un grand-père qui exhibe son dentier pour faire rire une planche à roulettes
J'ai pas trouvé celle avec les asperges sur le net
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