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Comment j’ai rangé mon homme

22 Octobre 2008 , Rédigé par Sylvaine Lacoze Publié dans #Des jeux de société

Je ne suis pas arrivée au jeu de société par plaisir, ni par curiosité. Je ne sais pas si j’aime réellement jouer, j’entretiens avec cette activité un rapport ambigu.

Gamine, j’ai bien participé à quelques parties de monopoly ou de richesses du monde. J’en garde le souvenir de longues après-midi d’ennui à me demander l’intérêt de ce temps passé à ne pas tondre mes poupées ou arracher des ailes de mouches. Chacun a son histoire de vie, qui pave son chemin de ses propres significations. Moi je suis entrée dans le jeu de société par défi. Parce que j’en avais marre de me faire squatter l’espace vital par des gamins post pubères plus ou moins odorants, qui chaque vendredi jouaient dans mon salon cette drôle de partition d’obédience germanophile, dirigée par celui qui fut un voisin, puis un ami, puis un amant, puis un adversaire, et enfin un ennemi, mon homme, le tout en une année civile.

 

A les voir ainsi se malaxer sans jamais prendre ma présence en considération (avouez que c’est troublant !), j’en vins à vouloir pénétrer dans leur espace d’aventures afin de détruire de l’intérieur et leur plaisir, et leurs préjugés. Pas une fois ils ne m’ont proposé de me joindre à eux, fut-ce pour le plus débile de leurs jeux, comme ceux qui devaient accompagner l’apéritif que stupidement je leur servais à la demande du maître. Si l’amour rend aveugle, c’est une cécité sociale qui bloque l’intelligence au niveau du rectum.

Je les accueillais, je leur servais à boire, et ils m’autorisaient à regagner ma place devant la télé avec s’il vous plait le casque sur les oreilles pour ne pas entraver de mes sons cathodiques leur dynamique réflexive.

Bande de cons !

Faites attention, je vais bientôt quitter la cuisine !

 

 

* * *

 

Ça a commencé le soir où l’un des sbires n’est pas venu à la réunion du groupe de poilus. Ils étaient trois et regrettaient le quatrième.

C’est ce crétin de J.P qui a eu l’esprit de m’inviter à leur table. Et le bougre s’y est pris correctement :

"- Tu veux jouer Sylvaine ? Tu vas voir, c'est simple !"


Ben oui mon con, tu veux dire que c’est à mon niveau ? Toi tu sais parler aux femmes !

"- Laisse tomber JP, elle aime pas jouer."


Et toi tu finiras vieux garçon avec tes vieilles idées dans ton vieux cerveau tout étriqué ! Quand je pense à la lie de promesse que j’eus la naïveté de boire au sortir de ta bouche ; en avait-on jamais parlé ? J’allais bientôt découvrir mon amour pour les jeux, une sorte de pendant à ma haine pour les joueurs.

J’allais surtout adorer les détester.

 

Mon premier plaisir fut de ne rien demander. Puisqu’ils venaient me chercher, puisque j’étais supposée leur apporter un supplément de plaisir ludique, ils devenaient dès lors mes obligés.

Donc, je m’assis donc à leur table pour ne plus m’en lever. A cet instant, j’acquis la certitude qu’un virage important s’opérait. Une charnière sur laquelle jouent deux vies : l’une pour compter les points et jouer un non-rôle, et l’autre pour présenter la facture.

Elle fut salée, dès le premier soir.

 

Je ne me souviens pas du jeu auquel nous avons joué. A dire vrai, il m’importait peu. J’avais un unique objectif en m’installant à leur table : me comporter de la plus abjecte des façons, afin de les détourner de leur plaisir ludocentré  juste le temps pour eux de percevoir le taux d’abjection que leurs comportements m’évoquaient à cet instant précis.

C’était mon coup d’éclat, ma révolution personnelle. Une guerre pour rien, m’a dit l’idiot en passant une dernière fois la porte de mon appartement avec ses sacs de jeux et ses cartons de bandes dessinées. Salut l’ami, et fin de la parenthèse enchantée. J’ai essayé le bonheur, j’en ai fait des efforts, et sourire, échanger, croire en l’homme. J’ai fait mes concessions. Je retourne à présent dans mon gouffre d’épines.

Si je me suis avilie, j’en sortirais plus forte. Aussi plus énervée, et plus rebelle, comme une intelligence du désespoir.

 

 

* * *

 

 

Je me suis assise, et je suis entrée dans leur monde. Et j’y ai pris mes aises. Je m’y suis installée de façon subite et évidente, sans m’en apercevoir.

J.P, le seul avec des yeux qui te regardent, s’est chargé de m’expliquer le déroulement de la chose ; je comprenais tout ce qu’il me disait. L’histoire, la mécanique, les phases de jeu, les actions, je saisissais très vite la logique du système, comme si ce monde ne m’était pas inconnu. Je nageais dans des eaux familières.

 

Nous nous sommes mis à jouer, et soudain ce n’était plus un effort. J’étais au fait de tout ce qui se déroulait sous mes yeux, j’en comprenais le fonctionnement, j’étais entrée dans le jeu. Mon esprit en éveil sans même lui demander, tout me semblait logique et cette compréhension orientait mes choix de jeu.

En vérité je fus surprise de trouver cela facile. Que m’étais-je imaginé à les observer se triturer la barbe dans d’improbables exercices cognitifs à longueur de soirées enfumées. C’est sans doute cet air absorbé, ce fantasme du total mouvement intérieur, qui dut m’effrayer au point de ne désirer en aucune façon me confondre avec cette activité tergiversatoire bien trop intellectuelle pour moi, appliquée à de grotesques univers thématisés avec les pieds par des écrivaillons ludiques qui se prennent pour Tolkien. 

 

En chaque épreuve le premier pas coûte. Il est nimbé d’ignorance et de peur culturelle de l’inconnu. L’étranger a encore de beaux jours devant lui. Ma peur de cet inconnu s’apparentait à un refus de cautionner l’enfermement ludique, la peur de devenir ce que j’avais sous les yeux. Je m’étais donc armée avant que d’opiner, et voilà qu’à mon tour j’entrevois le plaisir, je verse dans le schéma, je découvre la volupté de la réflexion sans drame et sans autre enjeu que le jeu lui-même, juste le jeu. Je me penche au dessus de la marmite de soupe jusqu’à risquer de m’y plonger entièrement.

 

La première demi-heure se déroule sans accroc, avec des participants habités par l’esprit du jeu, et soucieux de faire avancer le système proposé. Je les vois s’activer, se poser des problèmes, et tenter de les résoudre. Et je les vois sourire, ME sourire, comme s’ils me signifiaient que j’avais réussi mon examen d’entrée et que j’étais digne à présent de partager leur bonheur.

J’ai vécu cet élan comme une injure. Il m’a rappelé à mon objectif liminaire. J’allais profiter de ce sentiment nouveau à mon égard pour les toucher là où ça fait mal.

Tout d’abord, puisque j’avais compris le jeu au moins autant qu’eux-mêmes, je me mis à réagir à chacune de leur action par un petit geste vif, une moue dubitative, un sourire en coin, une petite dose de mauvais esprit insidieuse et récurrente, et l’air toujours supérieur de celle qui a compris avant tout le monde. Mon attitude sous-entendait sans jamais les dire ces petites phrases que je pensais de toute ma force « Que c’est mal joué ! », « Mais quel con ! », « La victoire est trop simple avec de tels adversaires ». Et à chacun de mes coups joué, leur dispenser un regard emprunt de majesté crasse et de dédain assumé.

Le dédain, en voilà une arme efficace contre la joie de partager, surtout si mes coups se révèlent meilleurs que les leurs. Pour cela, nul besoin de m’élever au-dessus d’eux. Il suffit de les amener dessous moi. Je dois les énerver, mettre ma poussière dans leurs rouages pour pirater leur sphère de réflexion et insuffler dans cette contenance le fiel de la nervosité, du stress, et de l’impatience. Et lentement les conduire vers le désir de haine. S’ils sont occupés à me détester, ils ne penseront plus à jouer correctement. Ou bien encore plus drôle : ils n’oseront pas. De façon étrangement consciente, de gentille manière, ils s’arrangeront pour éviter toute situation de conflit supplémentaire car telle est la nature de l’Homme. Mais ils s’en rendront compte, et cela les énervera encore plus. S’ils entrent dans le cercle, j’ai gagné.

 

Ma stratégie a plutôt bien fonctionné. Au bout d’une heure, ils baignaient dans l’amertume et le regret de m’avoir invitée.

Seul J.P semblait s’amuser de la situation. Cet imbécile aux yeux ouverts paraissait survoler le marasme de la tablée avec le ravissement d’un idiot du village. Je ne saurais dire s’il comprenait vraiment la situation, ou s’il laissait exubérer une bêtise congénitale. Il était trouble et troublant. Il semblait parfois abonder dans mon sens, laissant croire aux deux autres que nous avions conçu une improbable alliance. Puis il retournait à ses premières amours en caressant ses vieux potes les pigeons dans le sens des plumes. Plus la tension montait et plus il était insaisissable. Tout en les esquivant, il parvenait à rester l’allié de ses amis, faisant preuve d’empathie et de compréhension. Il était entré à sa façon, dans le jeu cruel qui se jouait autour de cette table, ma belle table en bois dont mon salon est su fier. Ma table, Mon salon, Ma victoire sur ces petits garçons de rien. Des intelligences en herbe, bien éloignée de ce sentiment de maturité affiché en préambule à toute conversation. Assurance, pertinence, logique, esprit d’à-propos, ouverture, échange libre et gratuit… pas tant que je serai là.

Quant à toi J.P, sache-le, je t’aurai.

 

L’idiot (qui s’appelait Christian) est allé bouder dans ma chambre. Petit bonhomme, il pensait sans doute qu’elle était encore un peu la sienne. Il attendait que ses collègues s’en aillent pour revenir régler ses comptes.

J.P et Machin n’ont pas traîné.

Rien n’a plus traîné. J’ai fait le vide dans mon espace. J’ai nettoyé mes convergences et mon environnement.

J’ai libéré de la place dans mon appartement. Maintenant, j’achète des jeux.

Parce que ça m’a plu. Parce que j’y ai trouvé un moyen d’exprimer ma colère. Parce que j’y fus actrice du déroulement des choses, parce que j’y vécus de façon plus intense, et parce que j’ai aimé cela.

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