Ma dernière partie de tarot
Je suis une âme plutôt sensible, et facilement encline à la badinerie. J’aime me retrouver entre amis devisant autour d’un bon repas, et je ne refuse pas pour aider la digestion, de taper le carton en poussant le café ! J’ai la belote culturelle et le tarot amusant.
Juste : Y faut pas trop me gonfler, surtout au tarot. Parce que c’est déjà laborieux ces immenses cartes dans mes petites mains (quelle idée de faire des cartes si grandes !), et pourquoi je ne pourrais pas faire une pouce, et vous n’allez pas m'accabler parce que ma poignée d’atouts n’est pas classée ! C’est dingue ces joueurs de tarot qui sont tellement sérieux qu’ils donnent l’impression que jouer est pour eux une souffrance. Et pour les autres, un piège !
La preuve.
Vous êtes-vous déjà retrouvé à une table de jeu avec ce genre d’emmerdeurs prétentieux qui vous décochent des regards assassins parce vous jouez cœur alors qu’il faut vraiment être con pour ne pas continuer à pique, qui s’échangent des sourires entendus lorsque vous annoncez timidement une petite ou, comble du comble de l’outrecuidance, qui vous renvoient jouer à la bataille lorsque vous proposez une partie à 5 joueurs parce que c’est plus rigolo ?
Ma dernière partie de tarot s’est jouée samedi, en 15. Une partie à 4 joueurs, avec ce crétin de J.M., cet idiot de P. et M.F. sa débile profonde. Je sais, je suis dure avec mes anciens amis, mais c’est juste pour annoncer la couleur. Vous allez voir, je les déteste !
La soirée avait pourtant bien commencé : gratin dauphinois à la mode chez moi, fromage de brebis et Madiran pour pousser tout ça. Et là-dessus cet imbécile de JM, renard musqué mille fois perfide, qui propose un petit tarot. Sur l’instant, l’idée parut sympathique. J’aurais du me méfier quand les deux autres vampires se sont écriés que ouais ce s’rais super chouette parce qu’on a plus joué depuis le championnat de France de l’an passé. Moi je pensais qu’ils parlaient du championnat de foot, ou d’un quelconque sport pour demeurés télévisuels dans leur genre. Mais non ! Ils parlaient bien du championnat de France de tarot. Et en plus ces deux limaces y ont participé ! Même qu’ils se sont fait sortir au premier tour avec un score cumulé dépassant de loin le montant de mon découvert bancaire. Vous parlez de sportifs !!
Et puis voilà, j’ai sorti le jeu qui prend l’air une fois par an pendant les vacances : ouf ! Il est complet. P. a mélangé et coupé, JM a distribué les cartes, et soudain tout a été différent.
Ils ont tout d’abord pris une position étrange, tous les trois de la même manière et au même instant : le dos bien droit, le menton légèrement orienté vers le bas, le sourcil gauche froncé, la lèvre inférieur se tordant légèrement de droite et de gauche en une série de moues successives et ridiculement réflexieuses, et ces cartes ordonnées en un éventail parfait tenue fermement en main droite pendant que la main gauche effectue une étrange chorégraphie, le bout des doigts caressant le bout des cartes en d’incessants allers retours. Et ce regard, qui en dit long sur la famille Relou, cet esprit dubitatif en diable qui donne au visage l’aspect suspicieux du curé de campagne qui reçoit sa petite sœur à confesse.
Puis c’est à moi de parler, la première évidemment. Mais pour cela il faut que je voie mes cartes. Je veux dire, que j’aie un aperçu de mon jeu. Mais mes cartes ne se rangent pas docilement comme les leurs. Elles se mélangent, tombent sur la table, et je stresse parce que je dois parler et je sens bien qu’ils m’attendent. Ils ont déjà la pose ! L’éventail en main droite, la lèvre frétillante, le regard complice et moqueur à mon endroit. Là, ça commence à chauffer un peu. Mais je ne dis rien.
- Alors Sylvaine, tu dis quelque chose ?
- Non je passe.
Et puis tout le monde passe. Merde ! Peut-être aurais-je pu tenter quelque chose ! Je pose la question innocemment en leur montrant mon jeu. ERREUR FATALE ! Je les vois se décomposer devant mes 12 atouts, mes 2 bouts, mes 3 rois…
- Et avec ça tu prends pas !
- Mais t’attends quoi ?
Ils me parlent avec tout le dédain qu’ils ont en magasin. Je suis nulle, moins que rien, inutile, un être inférieur. S’ils pouvaient, ils me jetteraient dans un wagon plombé et ils procèderaient à un génocide.
Je suis dégoûtée. J’ai découvert des fascistes dans mon entourage. Parmi mes amis !
Ca fait un choc !
Croyez bien que je suis désolée. Je suis tombée bien bas à vos yeux, incapable de reconnaître un jeu de prise d’une garde sans chien, de mener une chasse au petit ou de faire une ouverture. Et si je ne joue pas mon roi maintenant quand est-ce donc qu’il va passer bordel !!
Après ça a été à moi de donner. J’ai mis la dernière carte au chien*.
Depuis je ne veux plus d’amis.
SL
* pour les pauvres d’esprit qui n’entendent rien aux choses du tarot, c’est strictement interdit. Une question d’éthique !
/image%2F1800160%2F20160429%2Fob_fbf0a4_image-11.jpg)