A l’occasion de la naissance de mon troisième enfant, Évariste, qui fut à ma connaissance le seul rejeton de
la famille à naître les pieds devant en se pinçant le nez au passage du rectum, je me suis résolu à envisager la plus criante des vérités : la société des hommes n’est pas faite pour
moi.
J’étais jusque là parvenu à préserver une belle part de mes rêves d’enfant, à conserver dans un coin de
conscience l’idée que j’étais voué à un autre destin, hors du commun des mortels dont l’existence exiguë me paraissait un costume bien étroit pour contenir tant d’énergie créatrice,
génitale et contenue.
Sur les labours prescients des champs de Maldoror je m’voyais déjà en haut de la friche.
Elle était pourtant belle l’absolue liberté, la vie au dessus des hommes sans autre interaction que la raison
sociale et l’objet du délit, le projet du délice.
J’étais sûr que la vie ne serait que facile. Que les vices cachés ne l’étaient pas pour moi. Que les
questions sans réponse n’étaient pas des questions. Que l’argent ne manquait qu’à celui qui le possède. Que le cancer était une maladie tropicale. Que l’amitié était soluble dans le vin de messe.
Que l’existence de dieu était liée à ma température intestinale. Que la femme était un animal à sang chaud et impénétrable. Que la première intuition était toujours la bonne. Que la rose
n’exhalait son parfum que pour mon bon plaisir. Que le sens de la vie était un sens unique. Qu’au carrefour de la mort chacun s’arrête au feu. Que la formule dépassait l’argument.
En un mot, que la paraphrase était littérature.
Évariste a mis bon ordre dans cet éventaire (inventaire éventé). Il a mis les pieds où je n’osais mettre un
doigt de peur de le perdre.
Je me retrouvai animé d’un tel délire de conscience, que je voyais ma vie jusqu’à ce jour comme le champ des
cendres de mes choix passés. Triste engeance ! De mes enfants : néant ! De ce bâtiment d’existence, architecture façonnée temps après temps avec la patience et le poids des années,
une famille réelle, unie, nombreuse, un tissu de relations futiles et profondes, toute une organisation démantelée par le fait des idées…
J’étais arrivé aux berges de cet âge, vivant, entier, et décontenancé. Il me fallait poursuivre. Ca, je le
savais bien. Mais autrement. Surtout, autrement. A la différente façon. En cela aucun doute. Mais comment ?
Comment changer de route sans se méprendre sur la direction ? Comment se déconstruire en conservant quelques
repères ? Comment faire l’impasse sur son inaliénabilité ?
Mâtin quelle tâche ! Et par où commencer ?
Je décidai d’écrire sur un vieux cahier rouge et en toute honnêteté, les quelques lignes de mes
fondamentaux :
Ce que je suis est ce que je fis. Ce que je fis sont mes choix. Mes choix me furent dictés par ce que je fus, où je fus, quand je fus, et ce que je fume. Mon sexe se trouve entre mes jambes et mes lèvres. Ma langue est un sexe toujours humide. Ce que je suis dessèche ma langue. Ce que je fis me laisse la bouche pâteuse et le teint hépatique. Ce que je fus s’enfuit devant ce que je serai et ce que je ne serai pas. Je suis père, et mes enfants me le rendent bien. Cela aujourd’hui dicte mes choix ? Mais mes choix
m’emmerdent.
Pourtant mes enfants sont charmants. Surtout les deux premiers qui sont longs et blonds. Et particulièrement
le premier, qui est autonome. Il s’habille seul, se lave de haut en bas, n’a jamais de devoirs et est très économe. Évariste est différent, il est si petit ! Il me ramène sans cesse à mon état de père, il me force à prendre
position, et cela m’insupporte. Si j’ai accepté de devenir un adulte responsable, c’est pour conserver mon âme d’enfant. Pour assouvir mon inconstance et l’intégrer de façon définitive à ma
personnalité. Si j’ai accepté de vieillir, c’est pour pouvoir rester jeune. Devenir sage pour faire des moments d’inconscience
de vraies plages de folie douce. Ce qu’on s’dit !
Mais entre avoir des enfants et avoir des problèmes, le sentier est mince et combien escarpé. Oubliée cette vie
qui se laisse doucement couler sur le flot romantique d’un ruisseau nimbé de bonheur tendre et d’instants tranquilles. Toujours un cri geignant vient parasiter mon espace ! Une course en
sabots dans le couloir, un concert de tambour, voire de flûte bleue en plastique monobloc, comme une flûte jetable, mais que Charlotte-Mélissa, la cadette, garde jalousement car elle apprécie le
bruit strident qu’elle produit lorsqu’elle s’époumone à son embout. Et ça n’est rien comparé aux soirées aux urgences, à l’angoisse quotidienne de l’accident, de la mort, de la
gueuze, ou même l’angoisse du chômage, de la précarité, de j’ai plus rien à mettre dans les assiettes les enfants. Ce soir c’est ragoût de cailloux et dessert ludique. Je sais c’est dur, mais
c’est toujours mieux qu’une vie à s’emmerder.
Il m’arrive de penser que la nocivité de la télévision
d’aujourd’hui sur les esprits de demain n’est plus à démontrer. Un moment de faiblesse que je réprime aussitôt.
Il était une fois, un monde où la richesse ne se mesurait pas à ses signes extérieurs. Un monde où la télévision
était une fenêtre ouverte, un lieu de culture et d’invention, un objet de civilisation qui véhicule les valeurs humaines universelles : respect, respect et liberté.
Un monde où la publicité n’existait pas, car le respect y était si important qu’on l’avait cité deux fois dans les
valeurs humaines universelles !
Un monde qui n’est pas le mien. Car me respecter, cela commence par ne pas m’imposer le matraquage propagandiste
visuel et sonore qui larde mon quotidien. Ne pas tenter de m’imposer un mode de vie : ce que je dois manger, ce que je dois penser, ce que je dois faire pour mes loisirs, ce que je dois
paraître cet été… C’est ne pas me mentir, et surtout, surtout…
Ne pas me prendre pour une con, une con, une consommateur. (2)
Pourtant merde, il suffit de réfléchir, pas plus, un peu mieux, juste ouvrir les yeux et observer la plèbe
concitoyenne exprimer ses désirs pour comprendre l’organisation de cette société : un catalogue de caprices consuméristes formatés par TF1 et consort, une machine à engendrer de la
superficialité, donc de la consommation sans fin, donc des consommateurs sans faim, donc des vieux cons, des cons, de la pire espèce.
C’est quoi votre bagnole ? Combien d’écrans à la maison ? Combien de temps devant la télé, le DVD,
la console… combien de téléphones dans vos poches ? Combien de viagra dans vos boîtes mail ? Combien d’achats inutiles ? Combien de pulsions de consommation ? Combien de rêves
d’argent à millions ?
Et combien de contre vérités assénées par la matraque médiatique, avalées chaque jour sans aucun esprit
critique ? Tout va bien…
Chaque individu n’est qu’un mammifère consommant et trébuchant sur les promotions de l’abondance dans la société
du hard discount. Tout est normal…
Le discours lénifiant est aujourd’hui une norme, et les marginaux de dangereux extrémistes. Lorsqu’une parole
différente se fait entendre, une voix qui parlerait des vraies réalités des vrais gens, des impasses sociales et écologiques où nous mènent les économies dominantes, cette parole est aussitôt
détournée, scénarisée, dopée, diabolisée, interprétée, et en fin de compte, vidée de sa substance par la magie de la communication unilatérale, récupérée pour rejoindre le cortège des idées
prêtes à l’emploi conditionnées en paquet de 12. Et l’on est prié de s’émouvoir parce que nous aussi on a un cœur, en continuant d’entretenir la machine à broyer parce que la croissance, c’est
pas pour les chiens.
Que sait-on réellement de ce qui se cache derrière ces mots, croissance, consommation, confiance, pouvoir d’achat,
des mots qui nous endorment, des mots que l’entend sans chercher à les comprendre plus loin que le bout de notre petit confort, des mots qui nous rassurent en nous cognant dessus.
Réforme, innovation, modernité, adaptabilité, jargon édicté sans explicitations mais se fait norme commune
pour tous les aspirants au bonheur supermarché. Un bonheur fait de rêves de possession et de valeurs absurdes, un bonheur superficiel, éphémère, et destructeur de lien social.
Une vitrine, une façade, un bonheur aveuglant qui nous cache la forêt.
Une lumière vive dont nous finissons par ignorer l’idée qu’elle nous aveugle. Alors nous, en bonnes bêtes que nous
sommes, nous y abreuvons.
L’homme moderne a mis un filtre sur sa moralité et des œillères à sa conscience. Penser et consommer ce qu’on nous
propose de penser et consommer. La pression sociale, la pression médiatique, la pression politique, la pression de conformité à une norme arbitraire dont la seule et unique valeur acceptable est
le profit qu’elle peut engendrer.
Flexibilité, normalité, valeur ajoutée, tout est sujet à rentabilité, les programmes comme les
hommes.
Pourtant, c’est juste une question de bon sens.
Comment peut-on à ce point ignorer le monde qui nous entoure ! Comment peut-on avec une telle violence, lui
imposer ce modèle aveugle et sourd.
Et comment peut-on croire encore aux sirènes des faiseurs d’opinion ?
Nous nous condamnons à l’enfer culturel. Nous étouffons l’intelligence dans une gangue d’ineptie. Et nous ne
manquons jamais d’intellectuels qui défilent sur nos ondes comme des brochettes d’experts sur nos foyers numériques, et nous expliquent que malgré les difficultés, nos choix sont les bons, nos
intérêts préservés et nos consciences absoutes.
Nous tuons l’intelligence et le libre-arbitre. Nos envies, nos passions, nos centres d’intérêt sont de petites
boîtes vides. Nous ingurgitons à larges lampées irréfléchies une culture uniforme et insipide et nous nous contentons de ses plaisirs malingres, superficiels et surtout, éphémères.
En vérité nous sommes soumis. Nous vivons en faisant comme si nous n’avions pas le choix. Et nous élevons des
barrières, nous nous imposons plus d’obligations, et poursuivons le chemin balisé.
Mais faut comprendre. Et les enfants ! On n’est pas seuls, si y’avait que nous à s’occuper. Et le travail.
Vise les horaires pour une obole ! Alors l’école, l’éducation c’est important, ça donne des armes pour la vie qui n’est que guerre, c’est pas facile, avec le grain qu’on nous balance, plus
moyens d’sortir ses poubelles sans risquer la mort au coin de la rue. De là à chercher des coupables comme on nous montre à la télé, ça nous rassure les gominés qui parlent comme les livres, ça
nous évite de les lire.
On n’a pas le temps pour les questions. Y’a la bataille du quotidien à soutenir, y’a les obligations. Alors le
soir et la journée, faut bien se détendre. Des blockbusters pour oublier, des écrans pour mieux rêver, des affiches pour désirer, des barèmes pour évaluer, des sondages pour bien penser, et tout
ça nous construit DES VALEURS DE MERDE !!!
Faites chier, éteignez la télé !
(1) Kevin M. a 25 ans, et c’est un vieux con. Eh oui…
(2) Comparez vos listes de Noël (certains en font) et surtout celles de vos enfants
avec les principaux annonceurs de pub à la télé, et vous mesurerez l’ampleur de notre soumission !
Je ne suis pas arrivée au jeu de société par plaisir, ni par curiosité. Je ne sais pas si j’aime réellement jouer,
j’entretiens avec cette activité un rapport ambigu.
Gamine, j’ai bien participé à quelques parties de monopoly ou de richesses du monde. J’en garde le souvenir de longues
après-midi d’ennui à me demander l’intérêt de ce temps passé à ne pas tondre mes poupées ou arracher des ailes de mouches. Chacun a son histoire de vie, qui pave son chemin de ses propres
significations. Moi je suis entrée dans le jeu de société par défi. Parce que j’en avais marre de me faire squatter l’espace vital par des gamins post pubères plus ou moins odorants, qui chaque
vendredi jouaient dans mon salon cette drôle de partition d’obédience germanophile, dirigée par celui qui fut un voisin, puis un ami, puis un amant, puis un adversaire, et enfin un ennemi, mon
homme, le tout en une année civile.
A les voir ainsi se malaxer sans jamais prendre ma présence en considération (avouez que c’est troublant !), j’en
vins à vouloir pénétrer dans leur espace d’aventures afin de détruire de l’intérieur et leur plaisir, et leurs préjugés. Pas une fois ils ne m’ont proposé de me joindre à eux, fut-ce pour le plus
débile de leurs jeux, comme ceux qui devaient accompagner l’apéritif que stupidement je leur servais à la demande du maître. Si l’amour rend aveugle, c’est une cécité sociale qui bloque
l’intelligence au niveau du rectum.
Je les accueillais, je leur servais à boire, et ils m’autorisaient à regagner ma place devant la télé avec s’il vous
plait le casque sur les oreilles pour ne pas entraver de mes sons cathodiques leur dynamique réflexive.
Bande de cons !
Faites attention, je vais bientôt quitter la cuisine !
* * *
Ça a commencé le soir où l’un des sbires n’est pas venu à la réunion du groupe de poilus. Ils étaient trois et
regrettaient le quatrième.
C’est ce crétin de J.P qui a eu l’esprit de m’inviter à leur table. Et le bougre s’y est pris
correctement :
"- Tu veux jouer Sylvaine ? Tu vas voir, c'est simple !"
Ben oui mon con, tu veux dire que c’est à mon niveau ? Toi tu sais parler aux femmes !
"- Laisse tomber JP, elle aime pas jouer."
Et toi tu finiras vieux garçon avec tes vieilles idées dans ton vieux cerveau tout étriqué ! Quand je pense à la
lie de promesse que j’eus la naïveté de boire au sortir de ta bouche ; en avait-on jamais parlé ? J’allais bientôt découvrir mon amour pour les jeux, une sorte de pendant à ma haine
pour les joueurs.
J’allais surtout adorer les détester.
Mon premier plaisir fut de ne rien demander. Puisqu’ils venaient me chercher, puisque j’étais supposée leur apporter
un supplément de plaisir ludique, ils devenaient dès lors mes obligés.
Donc, je m’assis donc à leur table pour ne plus m’en lever. A cet instant, j’acquis la certitude qu’un virage
important s’opérait. Une charnière sur laquelle jouent deux vies : l’une pour compter les points et jouer un non-rôle, et l’autre pour présenter la facture.
Elle fut salée, dès le premier soir.
Je ne me souviens pas du jeu auquel nous avons joué. A dire vrai, il m’importait peu. J’avais un unique objectif en
m’installant à leur table : me comporter de la plus abjecte des façons, afin de les détourner de leur plaisir ludocentré juste le temps pour eux de percevoir le taux d’abjection que
leurs comportements m’évoquaient à cet instant précis.
C’était mon coup d’éclat, ma révolution personnelle. Une guerre pour rien, m’a dit l’idiot en passant une dernière
fois la porte de mon appartement avec ses sacs de jeux et ses cartons de bandes dessinées. Salut l’ami, et fin de la parenthèse enchantée. J’ai essayé le bonheur, j’en ai fait des efforts, et
sourire, échanger, croire en l’homme. J’ai fait mes concessions. Je retourne à présent dans mon gouffre d’épines.
Si je me suis avilie, j’en sortirais plus forte. Aussi plus énervée, et plus rebelle, comme une intelligence du
désespoir.
* * *
Je me suis assise, et je suis entrée dans leur monde. Et j’y ai pris mes aises. Je m’y suis installée de façon subite
et évidente, sans m’en apercevoir.
J.P, le seul avec des yeux qui te regardent, s’est chargé de m’expliquer le déroulement de la chose ; je
comprenais tout ce qu’il me disait. L’histoire, la mécanique, les phases de jeu, les actions, je saisissais très vite la logique du système, comme si ce monde ne m’était pas inconnu. Je nageais
dans des eaux familières.
Nous nous sommes mis à jouer, et soudain ce n’était plus un effort. J’étais au fait de tout ce qui se déroulait sous
mes yeux, j’en comprenais le fonctionnement, j’étais entrée dans le jeu. Mon esprit en éveil sans même lui demander, tout me semblait logique et cette compréhension orientait mes choix de
jeu.
En vérité je fus surprise de trouver cela facile. Que m’étais-je imaginé à les observer se triturer la barbe dans
d’improbables exercices cognitifs à longueur de soirées enfumées. C’est sans doute cet air absorbé, ce fantasme du total mouvement intérieur, qui dut m’effrayer au point de ne désirer en aucune
façon me confondre avec cette activité tergiversatoire bien trop intellectuelle pour moi, appliquée à de grotesques univers thématisés avec les pieds par des écrivaillons ludiques qui se prennent
pour Tolkien.
En chaque épreuve le premier pas coûte. Il est nimbé d’ignorance et de peur culturelle de l’inconnu. L’étranger a
encore de beaux jours devant lui. Ma peur de cet inconnu s’apparentait à un refus de cautionner l’enfermement ludique, la peur de devenir ce que j’avais sous les yeux. Je m’étais donc armée avant
que d’opiner, et voilà qu’à mon tour j’entrevois le plaisir, je verse dans le schéma, je découvre la volupté de la réflexion sans drame et sans autre enjeu que le jeu lui-même, juste le jeu. Je
me penche au dessus de la marmite de soupe jusqu’à risquer de m’y plonger entièrement.
La première demi-heure se déroule sans accroc, avec des participants habités par l’esprit du jeu, et soucieux de faire
avancer le système proposé. Je les vois s’activer, se poser des problèmes, et tenter de les résoudre. Et je les vois sourire, ME sourire, comme s’ils me signifiaient que j’avais réussi mon examen
d’entrée et que j’étais digne à présent de partager leur bonheur.
J’ai vécu cet élan comme une injure. Il m’a rappelé à mon objectif liminaire. J’allais profiter de ce sentiment
nouveau à mon égard pour les toucher là où ça fait mal.
Tout d’abord, puisque j’avais compris le jeu au moins autant qu’eux-mêmes, je me mis à réagir à chacune de leur action
par un petit geste vif, une moue dubitative, un sourire en coin, une petite dose de mauvais esprit insidieuse et récurrente, et l’air toujours supérieur de celle qui a compris avant tout le
monde. Mon attitude sous-entendait sans jamais les dire ces petites phrases que je pensais de toute ma force « Que c’est mal joué ! », « Mais quel con ! », « La
victoire est trop simple avec de tels adversaires ». Et à chacun de mes coups joué, leur dispenser un regard emprunt de majesté crasse et de dédain assumé.
Le dédain, en voilà une arme efficace contre la joie de partager, surtout si mes coups se révèlent meilleurs que les
leurs. Pour cela, nul besoin de m’élever au-dessus d’eux. Il suffit de les amener dessous moi. Je dois les énerver, mettre ma poussière dans leurs rouages pour pirater leur sphère de réflexion et
insuffler dans cette contenance le fiel de la nervosité, du stress, et de l’impatience. Et lentement les conduire vers le désir de haine. S’ils sont occupés à me détester, ils ne penseront plus à
jouer correctement. Ou bien encore plus drôle : ils n’oseront pas. De façon étrangement consciente, de gentille manière, ils s’arrangeront pour éviter toute situation de conflit
supplémentaire car telle est la nature de l’Homme. Mais ils s’en rendront compte, et cela les énervera encore plus. S’ils entrent dans le cercle, j’ai gagné.
Ma stratégie a plutôt bien fonctionné. Au bout d’une heure, ils baignaient dans l’amertume et le regret de m’avoir
invitée.
Seul J.P semblait s’amuser de la situation. Cet imbécile aux yeux ouverts paraissait survoler le marasme de la tablée
avec le ravissement d’un idiot du village. Je ne saurais dire s’il comprenait vraiment la situation, ou s’il laissait exubérer une bêtise congénitale. Il était trouble et troublant. Il semblait
parfois abonder dans mon sens, laissant croire aux deux autres que nous avions conçu une improbable alliance. Puis il retournait à ses premières amours en caressant ses vieux potes les pigeons
dans le sens des plumes. Plus la tension montait et plus il était insaisissable. Tout en les esquivant, il parvenait à rester l’allié de ses amis, faisant preuve d’empathie et de compréhension.
Il était entré à sa façon, dans le jeu cruel qui se jouait autour de cette table, ma belle table en bois dont mon salon est su fier. Ma table, Mon salon, Ma victoire sur ces petits garçons de
rien. Des intelligences en herbe, bien éloignée de ce sentiment de maturité affiché en préambule à toute conversation. Assurance, pertinence, logique, esprit d’à-propos, ouverture, échange libre
et gratuit… pas tant que je serai là.
Quant à toi J.P, sache-le, je t’aurai.
L’idiot (qui s’appelait Christian) est allé bouder dans ma chambre. Petit bonhomme, il pensait sans doute qu’elle
était encore un peu la sienne. Il attendait que ses collègues s’en aillent pour revenir régler ses comptes.
J.P et Machin n’ont pas traîné.
Rien n’a plus traîné. J’ai fait le vide dans mon espace. J’ai nettoyé mes convergences et mon
environnement.
J’ai libéré de la place dans mon appartement. Maintenant, j’achète des jeux.
Parce que ça m’a plu. Parce que j’y ai trouvé un moyen d’exprimer ma colère. Parce que j’y fus actrice du déroulement
des choses, parce que j’y vécus de façon plus intense, et parce que j’ai aimé cela.
Le problème est
simple, et le jeu est idiot. C’est un jeu de coopération.
Quel drôle de concept. La Coopération ! Naïvement sans doute, je pensais que l’on ne pouvait coopérer qu’avec la
police ou une armée d’occupation. Mais non, la mode est là, aujourd’hui on coopère dans les jeux de société. On gagne ensemble ou on perd ensemble. Finies les luttes acharnées où l’on arrache la
victoire à ses adversaires en les regardant droit dans les yeux, finies la fougue et la détestation, nous sommes tous de gentils oursons un peu benêts et notre gentil monde de gentils oursons un
peu benêts est menacé par un gros méchant danger global qui va tous nous tuer si l’on n’y fait pas face… ensemble !
Hardis les benêts ! Donnez-vous la main et luttez de concert pour terroriser le terroriste.
Concrètement, voilà comment cela se passe :
Chaque fois que je veux jouer une carte, il y a ce crétin de JP qui la ramène avec ses « oui mais non mais
si tu fais ça craint parce que là ça craint tu vois tu peux pas faire ça plutôt ? » ou bien « là Sylvaine c’est le moment de jouer ta carte de tout à l’heure que j’t’ai dit de pas
jouer parce que c’était pas le moment» ou encore « Là !! Là !! Vas-y là tu joues ça, puis ça, pour progresser là et attendre le prochain tour où tu verras tu vas jouer un truc
super ! »
Super ! Et pour le bien du groupe je suppose.
Pourtant mon petit JP, tu sais bien ce que j’en pense, du bien du groupe. Et c’est pour ça que j’aime jouer, pour
défaire mes adversaires. Et si je peux les humilier, c’est encore mieux. Pas pour leur faire du mal, mais pour les remettre à leur juste place dans cette société de réseaux de cabinets :
celle de l’étron.
Notre place à tous.
Quelle autre voie ? La simple idée de jouer en équipe m’érectionne l’eczéma. Alors un jeu coopératif ! Un
jeu où je me fonds dans un collectif, où je fais corps, où je suis solidaire de mes camarades embarqués car leurs malheurs sont mes malheurs… Mais cela ne signifie rien ! Cela n’a ni sens,
ni intérêt. Que veut-on donc nous faire croire ? Que c’est ensemble que nous nous en sortirons ? Que le salut est dans le collectif ? A-t-on jamais entendu pire stupidité. Quelle
prétention ! Mais une fois unis, nous sommes juste plus cons. Et notre connerie est proportionnelle à notre nombre. Et ne me parlez pas de richesse, de diversité, ou de réunion
d’intelligences. Si l’homme s’enrichissait de son prochain, depuis le temps, le secret aurait bien fini par percer.
Ne nous y trompons pas. La victoire n’est forte que si elle s’obtient dans la douleur et le fiel. Et surtout, si elle
ne se partage pas.
Ce qui est correct politiquement peut-il être moral ?
Je sais que ces notions sont subjectives, mais en faisant un effort on peut y arriver.
Que signifie cette idée du « politiquement correct », aspergée à dose allopathique sur le beau vernis de discours policés servis à l’heure de la
soupe populiste par des centristes aléatoires ?
Qu’est-ce d’autre qu’une figure rhétorique dans sa forme, et un oxymore dans la forme de son fond.
Pour ce qui est du fond du fond, juste le sens, quelque chose de solide, franc, et surtout de commun, sur lequel construire une communication raisonnée… on
peut dire que le vide est endémique, qu’il emplit vastement le champ des possibles, laissant l’espace à toutes les interprétations. Ainsi chacun y posera sa lecture du monde, de façon à entendre
le discours pour lequel il apprête ses oreilles à longueur de TF1.
La construction même de cette locution est significative de notre époque bénie entre toutes, où l’on noie les poissons en leur faisant croire depuis leur
plus tendre âge alvinesque, qu’ils ne savent pas nager, ou du moins pas tout seuls, et surtout pas sans un équipement cher et clinquant.
Car au fond, que veut-on dire exactement à l’emploi de cette expression, « politiquement correct » ? Qu’une action politique est effectuée
correctement ? Je ne le pense pas.
Le sens en est plutôt : l’énoncé de cette chose qualifiée de « politiquement correcte » est acceptable car à
présent acceptée par le plus grand nombre de nos concitoyens. L’individu politisant peut donc la formuler sans craindre les reproches de la masse pensante de ses compatriotes.
Plus que de politique, il y est question de communication, dans le sens primordial entre tous, celui du poil. Et c’est là que cette expression est
signifiante.
Imaginez donc, même dans le langage, c’est-à-dire un pan essentiel de notre
culture, la confusion est faite entre politique et communication. Car le sens, entendu à l’emploi de ce « politiquement correct », l’objet qui en réalité n’est « pas
correct », est bien l’effet produit sur une population, la façon dont on pense qu’elle va réagir, en rapport avec une certaine idée morale qu’on lui prête. Il s’agit donc de conséquences
symboliques, de la crainte d’une mauvaise image donnée plus que des effets réels, et absolument plus que des conséquences véritables vécues par la population en question, et quantifiables
« physiquement ».
Pour s’en persuader, il n’est qu’à constater l’évolution de certaines mesures, qui furent considérées tour à tour correctes et incorrectes, selon le temps,
l’heure, ou l’humeur de la période.
Par exemple la cigarette. Depuis quand sait-on qu’elle est d’une extrême nocivité ? De quand nomme-t-on « cancer du fumeur » le crustacé
dévoreur de gorge et de poumons, le crabe mangeur d’homme ?
Pourtant c’est aujourd’hui que l’on impose des mesures visant à limiter la consommation du tabac. Et à coup de trique ! Nous savons depuis longtemps que
fumer tue, mais imposer des restrictions aux fumeurs n’étant jusqu’à présent pas une idée acceptable. Au niveau social : l’administré ne doit pas ressentir de privation de sa petite liberté
étriquée. Il doit rester libre de choisir sa mort et celle de ses colocataires. Et puis cette imagerie machiste du fumeur viril, cette valorisation par la gloire du garçon vacher américain
libérateur de vieux continent, dispensée par les marchands de mort lente et cautionnée par la cotisation sécurité sociale, cet état d’esprit emprunt de beaufitude et de lobby économique
s’accommode peu des restrictions dictée par la santé publique. Il vaut mieux diaboliser les fumeurs de hashish, que considérer le tabac comme une drogue dure ! C’est ça, le politiquement
correct.
Mais aujourd’hui, la propagande a bien fait son œuvre. Le fumeur est
stigmatisé, le non-fumeur a pris le pouvoir. Et dans cette société de la performance et de l’hygiène physique et mentale, le fumeur est devenu un cancer qu’il faut éradiquer, de préférence de
façon visible. Il est à présent la personnification de toutes les mauvaises attitudes, le symbole du mauvais sujet. Il pue, il pollue, il coûte cher à la sécu, bref, il est le mal-vivre
ensemble.
Il est politiquement incorrect !
La cigarette positive a vécu. Finie la pause détente, la clope sociale partagée entre amis autour d’une bière ou avec le café après un bon repas.
Exit la pipe à bon dieu qui embaume les couloirs de saveurs épicées.
Au rencard le Havane ou le cigarillo, que l’on déguste lentement comme un vin capiteux.
A la benne les fumeurs, salopeurs d’atmosphère. Le cancer passif est la nouvelle peste, la lèpre contemporaine aux bubons métastasiques. Pas de ça dans ma société de la correctitude, celle des
trous du cul qui conchient les fumeurs le nez dans les gaz d’échappement. Mais c’est pas pareil. Les bagnoles, ça fait rêver les cons.
J’attends avec impatience le jour où les 4x4 seront à leur tour considérés par la masse silencieuse et votante, politiquement incorrects. Le jour où ces
crétins engoncés dans la suffisance obscène de leurs vaisseaux énormes et inutiles seront à leur tour mis au ban de la société pour cause de pollution carbonique et mentale.
Mais pour voir ça, pour atteindre ce jour avec encore un peu de conscience, sans doute faut-il que j’arrête de fumer ?!
Le jour sombre, et la nuit s’en tape
Combien de mots me sont offerts
Combien de temps à laisser faire
Le jour sombre, et je m’échappe.
J’ai vu la mer en manteau blanc
Traces d’hiver
Jour cinglant
J’ai vu la mer en goéland
Et bu l’écume au goût de sel
Comme une valse au rythme lent
Traces de plumes dans le ciel
Tâches de brume à mon réveil
J’aurais voulu ne pas dormir
Ne pas sombrer dans l’inconscience
J’aurais voulu garder mes rêves et mon enfance
Sans me salir
Le jour étrange
Et je m’enfuis.
J’ai bu la mer et l’océan
J’ai lu le fond, j’avais vu grand
Est-ce la peur qui me trahit ?
Est-ce le sang,
La pluie…
Dotée d’une culture générale correcte et d’amis intellectuellement limités, j’ai toujours aimé jouer au Trivial Pursuit. Je m’y sens à mon aise, entre toutes ces belles questions et les réponses
qui se bousculent dans ma tête.
En général nous jouons en équipe. Autant vous dire que tous ces demeurés (sauf peut-être ce crétin de JP) se battent pour être avec moi. Faut dire, ça change ! Eh oui les blaireaux, je suis
peut-être moche mais j’ai un cerveau complet en état de marche.
Dès que la partie commence, je m’installe confortablement (je m’arrange toujours pour être sur le fauteuil), et je laisse mes sous-équipiers gérer le dé, le pion, et les acamemberrissages. Je me
contente de répondre aux questions, comme elles viennent et de préférence lorsque ce n’est pas à moi de parler. J’adore les écouter se taire, les suspendre à mes lèvres, et leur délivrer ma
réponse souvent, parfois ma non-réponse. Je les soulage de leur inculture. Ils ouvrent grands les yeux, ils s’esbaudissent, c'est parfait !
En moyenne, j’émarge à 50%. C’est énorme !
Une question sur deux, paf ! J’ai la réponse. Alors je la dis. Sauf quand c’est le tour de JP. Celui-là, il peut sécher sous mille soleils, il ne profitera pas d’une once de mon savoir. Lui
je le déteste. Je l’ignominise. Je voudrais le voir chauve et gros et nu dans la rue avec un large furoncle au milieu de son beau visage anguleux et plein de conjonctivite grasse sur son regard
d’ange…
Hier, JP (qu’un hectolitre de fiente se déverse sur lui chaque matin !), est venu avec son copain Laurent (qu’une éléphante amoureuse urine chaque nuit dans son lit !) qui est
professeur de Trivial Pursuit, si vous voyez ce que je veux dire…
Evidemment il a proposé une partie, et ils ont fait équipe, l’entité nauséabonde et le valet putride. En vérité une belle paire de connards ! Mais on a joué.
JP, il sait ce qu’il fait, et il ne fait rien au hasard. On a débuté la partie, et son acolyte s’est révélé. Le Laurent a fait son beau. Et en forme, le Laurent ça ne descend pas sous les 80%. Et
dans toutes les éditions ! Avec l’autre taré qui rigole à côté en observant ma déconfiture. Vous comprenez pourquoi je le déteste ? Il est méchant. C’est pour m’atteindre qu’il a amené
Internet avec lui. Juste pour m’atteindre.
Mais qu’est-ce que tu crois ? Que cherches-tu mon grand, avec tes 15% tout mouillé ? Tu penses m’attendrir avec ton cinéma ambulant ? Tu en es loin JP, tu es très loin, éloigné de
tout ce qui est réalité. Tu es une poussière idiote chahutée par le vent, tu es un mulot mort-né dans un champ de maïs OGM, tu es là où ta stupide vie t'a posé, tu es un vieux cadre de grand-mère
posé sur la télé. Tu es une image clouée sur un mur. Une vieille photo pliée, jaunie, punaisée maintes fois, qui encombre le mur de ma chambre.
Que tous les indiens de la Terre
Tous les mutants de l'univers
Et tous les zombies des enfers
Les milices révolutionnaires
Les dames pipi les dactylos
Les ouvriers les hauts-fourneaux
Les marins pêcheurs les maquereaux
Les militants, les Roméo
Que tous les mannequins vieillissant
Et les chanteurs exaspérant
Les requins qui n'ont plus de dent
Les vampires qui n'ont plus de sang
Que les pourvoyeurs phallocrates
Les assassins autodidactes
Les généraux décervelés
Les empereurs autoproclamés
Les Mistinguett et leurs boas
Les éléphants et leurs rajas
Les retraités les fonctionnaires
Les bandits et Bernard Kouchner
Que tous les indiens de la Terre
Tous les mutants de l'univers
Et tous les porteurs de bannière
Les souffreteux, les hommes chiens
Les humano et les martiens...
Que les correcteurs salafistes
Les recalés opportunistes
Tous les rêveurs de grand soir
Les oubliés de Balthazar
Que les voisins miraculés
Les pharmaciens tétanisés
Tous les mutants de l’univers,
Et tous les indiens de la Terre…